Une nouvelle … en cadeau

Une rencontre improbable, écrite par Colline HOARAU – 2017

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Elle était bien bretonne, ma grand-mère. Elle avait les pommettes hautes qui rosissaient au petit matin. Son visage était bienveillant et on ne pouvait imaginer cette figure se crisper de colère. Elle habitait à Hennebont. Chaque été, je venais retrouver l’ambiance de tranquillité et de gentillesse que dégageait sa maisonnette. Elle vivait, près des quais, dans cette petite rue d’où se voyaient les vestiges des forges, cette usine reconstruite grâce au plan Marshall.

Elle s’appelait Régine. Les prénoms à connotation bretonne n’étaient pas autorisés à cette époque. On ne choisissait pas où on naissait, ses parents, son histoire, alors son prénom, cela n’avait pas d’importance. Dans la famille, il fallait surtout trouver des moyens de subsistance. Son père était ouvrier aux forges. Il était fier de son métier. La mère faisait les ménages dans les maisons de maître des ingénieurs.

La période n’était pas facile. C’était la vie. Lorsqu’on avait la chance de ne pas quitter le pays, il fallait se réjouir. Régine était la seule enfant du foyer. Elle était intelligente et vive et surtout, une laborieuse. Elle aimait aussi les enfants, savait s’en occuper avec une autorité naturelle en gardant toujours son calme. Une fois les tâches de la maison terminées, sa mère l’emmenait dans les demeures bourgeoises.

C’était un monde qu’elle n’enviait pas mais qui la fascinait. Comme elles devaient s’ennuyer, ces femmes ! Qu’y avait-t-il donc à faire lorsqu’il n’y avait pas de poussière sur et sous les meubles, lorsque les courses avaient été faites, lorsque le repas était prêt et que les enfants jouaient tranquillement dans leur chambre ? C’était si grand, avec une pièce pour chaque fonction, le salon pour s’asseoir, les chambres pour dormir, la cuisine séparée, la salle à manger pour se réunir aux repas.

Dans la famille de Monsieur Charles, un Parisien d’origine, une petite fille venait de naître. Ce bébé de 3 kilos 680 grammes s’appelait Iris. Régine était en admiration devant sa frimousse. La petite était sage la journée. Elle gazouillait. Mais la nuit, c’était une autre affaire. Elle semblait toujours affamée. Elle braillait et son cri strident s’entendait dans la rue. La jeune maman la nourrissait avec du Gallia sec écrémé. C’était le progrès de ne pas allaiter.

Très rapidement, les nuits difficiles fatiguèrent la mère. Monsieur Charles, éperdument amoureux, voulait épargner sa belle. Il trouva la solution, en croisant le regard de Régine porté sur l’enfant. Elle ferait une bonne nounou et pourrait soulager son épouse. Aussitôt pensé, aussitôt fait, elle serait la gardienne des nuits d’Iris. Comme elle était fière et heureuse de cette responsabilité !

Elle devait rester à demeure pour se lever, bercer, nourrir la progéniture. La chambre qu’elle occupait était plus grande que la pièce à vivre de la maison familiale. Elle pensait parfois que c’était inconvenant pour son rang. Parfois, les nuits étaient tranquilles. Régine, jeune de ses seize printemps, craignait de mal faire. Sa bonne volonté fut récompensée. Iris s’attachait à elle. La maîtresse de maison était satisfaite.

Même si la vie était agréable dans cette maison, ses parents lui manquaient. Elle croisait sa mère, toujours active. Heureusement que le dimanche était le jour de repos où elle retrouvait son environnement et la chaleur de la maisonnée. Elle se levait à l’aube et faisait dix kilomètres à pied pour rejoindre le village de sa naissance.

Elle se souvenait avec émotion des voyages qu’elle avait faits dans la Citroën traction avant noire de Monsieur Charles. Cette voiture était magnifique.

La famille rendait parfois visite aux grands-parents, à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Régine faisait partie de la virée, évidemment. Elle avait réuni quelques affaires dans un sac pour la semaine et se réjouissait de ce premier voyage loin de sa Bretagne natale et surtout de ses parents. Assise près du couffin, derrière Monsieur Charles, elle était la plus radieuse des femmes.

Ce fut, raconte encore ma grand-mère, un de ses plus beaux souvenirs. Rouler dans une voiture, assise confortablement telle une princesse qu’on transportait. Le bébé dormait. Elle pouvait regarder les paysages défiler. La campagne était belle, jamais la même. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’en profiter. Elle se souvient encore de l’arrivée dans la ville. Une telle animation semblait incroyable aux yeux de la Bretonne, habituée au calme provincial.

Puis, en découvrant l’appartement au parquet ciré et aux grandes pièces en enfilade, elle fut époustouflée. Ce qui l’épatait surtout, c’était de voir les gens marcher dans la rue, les lumières le soir qui éclairaient les immeubles, ce mouvement permanent, du matin au soir. La vie ne s’arrêtait jamais. Et les magasins ! Les boutiques pleines d’objets et de vêtements religieux étaient belles et propres, presque brillantes.

Ce ne fut pas le seul voyage vers la capitale. Mais le premier fut bien entendu le plus mémorable. La Bretonne faisait partie de la maison. Elle maîtrisait mieux le breton que le français. Du moins, elle le croyait. Aussi, elle préférait se taire plutôt que de dire des bêtises. Sa discrétion plaisait au couple. Elle était là sans faire de bruit. Iris grandissait et devenait une jolie petite fille.

Cette vie plaisait de plus en plus à Régine. Elle savait cependant que cela ne durerait pas. L’enfant irait bientôt à l’école. Et surtout, le couple quitterait sa belle région pour retourner à Paris. Impossible d’imaginer résider dans cette ville pour la nourrice, loin de ses parents. La santé de sa mère n’était pas au mieux. On aurait besoin d’elle à la maison. Le solde du père suffisait juste pour vivre. Elle devrait aller à l’usine.

Ce qui devait arriver arriva. La douce existence d’Régine fut chamboulée. Au bout de deux belles années, elle assista dans la ruelle du bonheur au départ d’Iris. Même le couple avait les larmes aux yeux en abandonnant cette jeune femme qui les avait tant aidés. Ils se promirent de se revoir un jour. Ils ne le croyaient pas. Et cela ne vint jamais. Régine ne quitta plus son pays d’origine pour Paris. Sauf dans ses rêves.

Le temps avait passé. Son existence avait été tranquille. Elle avait été heureuse de voir ce qui représentait pour elle la France et en même temps avait apprécié la tranquillité. Cette période avait été si particulière dans sa modeste vie qu’elle en gardait un merveilleux souvenir, sûrement fantasmé. Au fond, peut-être valait-il mieux qu’elle gardât ce petit regret de jeune fille.

Ce midi, le numéro de ma grand-mère apparut sur mon portable. On s’appelait chaque semaine, plutôt en fin de journée. J’étais surprise et même inquiète en comprenant qu’elle m’appelait que je répondis sans tarder.

  • Céline, entendis-je d’une voix excitée

  • Oui, Mamm-gozh. Ça va ?

  • Oui, oui, très bien. Tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé ce matin.

  • Rien de grave ? 

Sa voix commençait à me rassurer. Elle était agitée mais n’avait pas l’air malade.

  • Ce matin, en me levant, je me suis cognée. Je me suis dit que c’était un signe. Il allait arriver quelque chose dans ma journée, peut-être une visite. J’avais raison.

  • Humm, répondis-je.

  • Je faisais ma promenade le long du Blavet, comme tous les jours.

Je commençais à m’impatienter. Elle était comme ça ma grand-mère, à « circonvoluter » avant de finir ses histoires. D’habitude, je trouvais cela drôle. Pas aujourd’hui !

  • Tu aurais vu la lumière traverser la brume au-dessus de l’eau. C’était magnifique ! » J’étais plongée dans ce beau spectacle lorsque j’ai vu que je n’étais pas seule. Il y a avait un couple qui se promenait dans la rue. Ils avaient l’air de chercher quelque chose. Je me suis approchée d’eux et leur ai demandé si je pouvais les aider. Tu sais comment je suis.

  • Oui, et alors ?

  • Le monsieur, grand et bien mis, m’a expliqué que ses parents avaient vécu dans cette rue avant sa naissance. Il cherchait quelle était leur maison. Je lui ai demandé leur nom. Tu sais, comme je connais tous ceux qui sont passés dans cette rue. C’est mon coin favori. 

Elle reprenait son souffle, complètement excitée par son aventure du jour.

  • C’était Monsieur Charles, son père ! Monsieur Charles, tu te rends compte ?

  • Ah, c’est incroyable ! Et tu le lui as dit ?

  • Bien sûr, je lui ai montré sa maison et où étaient toutes les pièces, les chambres, en haut, le salon. Je lui ai dit comment Monsieur Charles était un homme charmant, si gentil.

  • Et Iris ? Tu as de ses nouvelles ?

  • Bien sûr. Iris habite toujours à Paris. Elle est devenue institutrice. Elle a deux filles. Ah, je suis toute émue. Le Monsieur ressemblait à son père. Il m’a dit s’appeler Nicolas. Ils ont accepté de venir prendre un café à la maison. J’ai l’adresse de ma petite Iris. Tu m’aideras à lui écrire ?

  • Oui, évidemment. 

Je trouvais cette rencontre incroyable. Le temps avait embelli les souvenirs de ma grand-mère, sans doute. Mais quel beau cadeau pour elle qui avait acheté une maison dans cette rue, en face de la maison de maître, pour y retrouver des fragments de sa jeunesse !

Je savais que de tous ses souvenirs, ceux de cette période étaient de loin les plus agréables.

La Bretonne d’ici, de ce joli coin d’Hennebont avait vu arriver à elle le porteur de nouvelles lui faisant revivre ce que son existence n’avait pas réussi à effacer, elle qui fut pour quelques fois la Bretonne d’ailleurs.

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